Gorille dit "dos argenté" dans la forêt de Bwindi.

Kabale, enfin… À 430 kilomètres de la capitale de l’Ouganda, la ville, une des plus anciennes du pays, annonce un changement de décor: cultures en terrasses et champs de papyrus sur une terre fertile trouée de lacs. Nous découvrirons au retour cette petite Suisse africaine en suivant, non loin de là, les courbes du lac Bunyonyi, dont les eaux vierges de crocodiles et de bilharziose sont peuplées d’écrevisses. Une centaine de kilomètres encore et nous atteindrons la Forêt impénétrable de Bwindi, qui s’étale sur 331 kilomètres carrés au pied des volcans Virunga. Nous roulons depuis quatre ou cinq heures, ralentis par les nids-de-poule et un chassé-croisé de camions et de bus déglingués allant et venant du Burundi, de la Tanzanie ou du Congo et du Rwanda voisins.

Des panneaux publicitaires vantent les classiques sodas et réseaux mobiles – on n’y échappe pas – jusqu’à ce que l’un d’eux interpelle: «Can’t wait more to meet you»,y lit-on ( «Je ne peux pas attendre davantage pour vous rencontrer»)… L’accroche barre la photo d’un gorille à dos argenté posant, pensif, sur ses avant-bras de colosse. Ici, les cibles d’hier sont devenues les mascottes. Un grand singe bien vivant rapporte désormais plus qu’un singe mort. Et puis, qui voudrait encore d’une main de gorille comme cendrier? «Dire qu’avant, dans les villages, le gorille symbolisait la mauvaise fortune», souffle Georges, notre guide.

Fascination des voyageurs

La fascination des voyageurs pour ce touchant mammifère fait en tout cas de Bwindi le parc national qui génère aujourd’hui le plus de ressources dans le pays. C’est en 1997 que débute l’histoire de cette réussite, quand une première famille de gorilles est approchée dans la forêt de Bwindi. Objectif: habituer l’animal à la présence de l’homme pour démarrer une activité écotouristique viable, pour les singes comme pour les hommes. Soutenir la population locale en l’impliquant dans une activité génératrice de revenus est alors, pour l’ «International Gorilla Conservation Programme», la seule manière de l’amener à réduire la pression qu’elle exerce sur la forêt.

Tandis que nous progressons vers l’ouest, les véhicules se font de plus en plus rares. Nous dépassons des hommes pliés sur leurs vélos chargés de régimes de bananes encore vertes, des femmes aux boubous colorés qui marchent, tête droite et haute sous leurs fagots de bois. Le jour décline, tant et si bien que nous arrivons au crépuscule. Les lambeaux de brume s’évaporent dans l’obscurité.

L’allée qui mène au «Clouds Mountain Gorilla Lodge», notre havre pour deux nuits, est éclairée de bougies, et un comité souriant nous accueille. Gary, le directeur, jovial Sud-Africain originaire du Kwazulu-Natal, fait les présentations. Innocent sera notre «majordome», Oliva, notre intendante. Un feu crépite à l’intérieur d’un solide bâtiment en pierre volcanique. Passé les 1 000 mètres d’altitude, les soirées sont fraîches. À droite la salle de restaurant, à gauche un grand salon, des canapés gavés de coussins. D’autres employés s’activent, ils sont 48 en tout. Tous jeunes et issus des villages voisins.

L’aube se lève sur un panorama royal que souligne une couronne de volcans

La construction du Clouds n’a pris qu’un an pour un rendu plus que parfait. Fruit d’un partenariat entre The Uganda Safari Company (la TUSC, qui gère également, via Wild Places, plusieurs lodges en Ouganda) et l’African Wildlife Foundation, le Clouds offre à Bwindi le fleuron qui manquait pour l’accueil de voyageurs en quête d’émotion, de nature mais aussi de charme et de confort. De l’étonnement nous passons au ravissement en découvrant les chambres. Elles sont huit, huit maisonnettes disséminées dans un jardin botanique. Une cheminée en guise de séparation entre le salon et la chambre. Le lit, king size, douillet (et chauffé par une bouillotte), promet un sommeil réparateur.

L’aube se lève sur un panorama royal que souligne une couronne de volcans. Des myriades d’oiseaux piaillent dans les ramures, composant une singulière symphonie. À 6 h 30, nous descendons au village pour valider nos précieux «permis gorille» (600 dollars pièce) au bureau de l’ «Uganda Wildlife Authorit».

Dans une petite salle, Augustin rassemble les huit chanceux du jour (pas un de plus, c’est la règle) qui partiront à la rencontre de la famille Nkuringo, une des plus intéressantes, car une des plus grandes. Avec la naissance en 2008 de jumelles (fait rare pour l’espèce), la famille compte désormais vingt et un membres dont deux dos argentés. Nous remerciant de contribuer à la préservation de l’espèce, le ranger précise que«20% des sommes perçues pour cette aventure sert au financement de projets communautaires».Des malades dans le groupe? Si oui, il faudra renoncer: le gorille est bien trop fragile pour être exposé aux germes humains.«La rencontre avec les gorilles n’est pas garantie»,prévient Augustin, avant d’ajouter que«ces trois dernières années, ils n’ont jamais raté un rendez-vous».

Soudain, un grondement sourd rompt le silence…

Une piste abrupte descend vers la forêt dont les frondaisons sombres drapent le relief. Très vite, nous nous félicitons d’avoir embauché un porteur pour la journée, tant il est vrai que cette forêt, dense joyau, est impénétrable. À la machette, les rangers ouvrent des passages. Les porteurs parent nos glissades et le guide suit la progression des pisteurs dans son talkie-walkie. Une branche débarrassée de son écorce, des excréments encore humides sont autant d’indices qu’ils sauront interpréter. La canopée bruisse. Bien des espèces y cohabitent. Des chimpanzés notamment, et le très rare éléphant forestier…

Vaguement désespérés, nous progressons depuis quatre heures dans ce labyrinthe végétal quand, enfin, nous apercevons les pisteurs.«Ils sont là»,chuchote Augustin avant un ultime rappel des consignes de sécurité: pas de flash, du silence, du calme et, en cas de charge, surtout, préférer à la fuite une attitude de soumission. Nous abandonnons là nos sacs, la nourriture pouvant créer des incidents fâcheux, et suivons les traqueurs le cœur battant.

Des branches craquent ici et là, dans toutes les directions. Une ombre furtive passe derrière nous. Soudain, un grondement sourd rompt le silence, une main grisâtre aux doigts comme des saucisses écarte les feuillages où vient s’encadrer la face sombre d’un gros silverback. Le groupe se fige, l’émotion nous étreint. La joie plus que la peur. Il nous observe un instant, puis, désabusé, s’étale de tout son long par terre. Derrière lui, une petite boule hirsute aux yeux brillants caracole dans les branches. Une femelle caresse la joue de son bébé. Plus loin, le deuxième dos argenté envoie valdinguer d’une pichenette un mâle plus jeune et turbulent qui se met à tambouriner des poings sur sa poitrine. Dans la forêt de Bwindi, pour nous, ce jour-là, le temps s’est arrêté…

Source:http://francedailynews24.fr/2018/04/24/ouganda-a-la-rencontre-des-derniers-gorilles/?preview_id=679&preview_nonce=21ce4fb51c&post_format=standard&_thumbnail_id=680&preview=true

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